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Utilisation
de l’énergie
(le principe caché de l’efficacité)
On le sait, l’une des maximes
mises en avant par Jigoro Kano était Seiryoku Zen Yo (le meilleur
emploi de l’énergie). Concept philosophique, explication
technique ou mélange des deux ? Cette calligraphie célèbre
pose la question de l’efficacité.
Traduit rapidement, par «
minimum d’énergie, maximum d’efficacité »,
le concept Seiryoku Zen Yo interroge parfois les pratiquants. S’agit-il
d’un encouragement à une forme d’esthétisme,
d’une sorte de credo encourageant à faire le judo «
sans effort », où uniquement avec des techniques très
minimalistes comme le balayage ? Sûrement pas. En revanche, il indique
une direction d’étude : trouver le moyen d’exploiter
son énergie constamment de la meilleure façon possible,
comme l’exprime plus clairement l’une des premières
versions de la maxime de Kano Seiryoku Saizen Katsuyo (la meilleure exploitation
de l’énergie).
En accord dans ce sens avec les théories les plus modernes de l’apprentissage
du sport, ce concept suggère au premier chef de suivre une démarche
d’économie dans l’action, pour progresser en efficacité.
Comment cette économie peut-elle produire de l’efficacité
? Raisonnons par une démonstration inverse : sans éducation
préalable, un débutant à qui on demande de projeter
un partenaire n’aura aucune notion des éléments à
mettre en place. Si on lui demande d’imiter une technique observée,
il mobilisera probablement une grande puissance de bras et de torse pour
parvenir au résultat demandé. Contre un adversaire, à
moins de disposer d’une réserve énorme de force, il
ne parviendra pas à projeter. De plus, cette débauche d’énergie
sera sanctionnée d’une fatigue rapide. C’est le constat
observé de façon générale dans l’apprentissage
sportif : le débutant mobilise trop d’énergie pour
un résultat médiocre et se fatigue vite. En revanche ce
même débutant, auquel on va progressivement apprendre à
déséquilibrer en utilisant son poids de corps dans le déplacement
réussira à projeter avec plus de facilité.
C’est ainsi que le principe
d’économie peut nous guider : la réussite technique
doit passer par l’utilisation juste des lois du mouvement et d’une
bonne mécanique posturale combinée : mouvement, distance,
rythme, coordination, placement de corps… Nous avons alors la sensation
de réussir vraiment une projection, sans engager excessivement
notre force, notre énergie personnelle.
L’intérêt de
cette démarche étant de développer une maîtrise
de plus en plus élaborée de ces principes pour parvenir
à une efficacité supérieure à celle de la
simple puissance musculaire (même correctement exploitée)
et qui pourra survivre au déclin de nos qualités physiques
– et donc garantir au judoka de pouvoir « vieillir »
et persévérer dans sa discipline en gardant le plaisir de
pratiquer.
Du physique au spirituel
On pourrait s’arrêter là, mais ce serait dommage. Comme
ce fut le cas pour Jigoro Kano lui-même, semble-t-il, la puissance
de ce concept peut nous interpeller et nous influencer positivement tout
au long de notre pratique. C’est ainsi qu’on en reconnaît
la trace dans de nombreuses attitudes très « judo »
: est Seiryoku Zen Yo le balayage habile, ou la très bonne exploitation
de l’esquive du judoka plus âgé qui sait ne plus pouvoir
opposer la force à la force, ou qui n’a plus les moyens physiques
du morote-seoi-nage de sa jeunesse, est Seiryoku Zen Yo l’attitude
pleine de calme de la plupart des grands compétiteurs qui ont appris
à ne pas disperser une once de leur énergie en manifestations
parasites… Et on voit par là de façon évidente
à quel point une bonne éducation de départ aux principes
de base permet au judoka de cheminer vers la maîtrise de son propre
comportement… Et à quel point, à l’inverse,
le défaut de formation de base peut être préjudiciable
à l’évolution future du pratiquant et de l’homme.
Jusqu’où peut donc nous emmener ce principe de « meilleur
emploi de l’énergie » ? Jusqu’à son aboutissement
: dans l’emploi que nous faisons de notre vie même, bien ou
mal employée. C’est, encore une fois, la démarche
d’approfondissement accomplie par Jigoro Kano, passionné
dans son jeune âge par l’étude des situations d’attaque
et de défense, puis par leurs implications psychologiques, morales,
spirituelles. « Une bonne exploitation de l’énergie
», c’est finalement la recherche d’un accomplissement
total des potentialités de chacun, d’une réalisation
complète en tant qu’être humain. Humaniste convaincu
ayant consacré sa vie à l’éducation et aux
autres, Jigoro Kano pensait que cette réalisation passait par la
prise de conscience finale de la nécessité d’être
utile aux autres et à la société. C’est le
point où Seiryoku Zen Yo (le meilleur emploi de l’énergie)
rejoint Jita Yuwa Kyoei (entraide et prospérité mutuelle),
faisant du judo un grand projet humaniste universel, une voie individuelle.
Patrick Roux, Judo Magazine
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