|
La maxime, Ju yoku go wo sei su
(Quand la force est maîtrisée par la douceur)
Remontée de l’ancienne
tradition du taoïsme chinois, la maxime Ju yoku go wo sei su (le
souple peut l’emporter sur le dur) exprime le principe essentiel
des arts martiaux japonais en général et du judo en particulier,
celui qu’il faut tâcher de maîtriser. Un principe de
vie.
« Ju yoku go wo sei su ».
Cette maxime japonaise ancienne (elle remonte en ligne directe de la culture
chinoise, en particulier de la pensée taoïste), bien que moins
connue que les deux grandes maximes à la base du judo que nous
avons évoqué dans ces chroniques [Seiryoku Zen Yo –
le meilleur emploi de l’énergie, JM 215 / Jita Yuwa Kyoei
– entente et prospérité mutuelle par l’union
des forces, JM214] était pourtant très appréciée
de Kano, et pour cause: au cœur de la tradition la plus profonde
à la source du budo, sa compréhension est cruciale pour
l’approfondissement de notre pratique.
Mais que dit-elle, cette maxime ? Elle exprime l’idée que
« le souple peut l’emporter sur le dur ». Le dur, c’est
la force, la rigidité, la tension ; le souple, qu’on pourrait
traduire aussi par « le faible », c’est le mouvement
« adapté » à la force de l’autre, cédant
dans l’expression de cette force pour mieux la détourner,
la vaincre, l’utiliser contre celui qui la produit. On le sait,
cette intuition très fine et très complexe des lois du mouvement
est à la base d’une grande part des arts martiaux asiatiques
en général, du jujitsu traditionnel japonais et de la plupart
des budo (comme le karaté « goju ryu » par exemple),
et bien sûr le judo.
Cette maxime est d’autant plus intéressante qu’elle
est subtile : elle ne nous annonce pas le triomphe absolu et sans faille
du « faible » sur le « fort », du « souple
» sur le « dur », mais plutôt — et c’est
ce qui la rend passionnante, comme un secret remontant du passé
— le potentiel du geste adapté sur le geste exclusivement
dynamique, en puissance. Il y a une information précieuse là-dedans,
quelque chose qui ne va pas de soi : la souplesse peut l’emporter
sur la dureté. Ce qui nous est dit là, c’est aussi
que « Go », la force, la puissance directe qui s’exprime,
est une efficacité, une évidence ! Le secret, c’est
qu’il y a autre chose, il y a « Ju », une façon
de créer du vide devant la force adverse, une stratégie
de la « flexibilité » du mouvement, subissant la force
avant de la renvoyer. Voilà la découverte.
Une maîtrise qui influence
la vie
Ce qui est frappant, c’est que ce secret, cette information précieuse
remontée du passé concernant l’art du combat recoupe
exactement la compréhension moderne que nous avons de l’art
du mouvement. Dans les sauts (flexion, temps faible et extension, temps
fort), les courses, etc., et dans les organisations complexes de gestes
comme la danse ou le randori, par exemple, il y a une succession permanente
d’actions et de réactions, de microcycles, impulsions et
absorptions, temps forts et de temps faibles. Ces temps sont coordonnés
pour créer un mouvement efficace dans la course par exemple, où
la coordination explosivité-relâchement est essentielle.
Dans le duel, au cours du combat, la force est produite par l’un
ou par l’autre et s’exprime sous la forme d’une poussée,
d’une traction, d’une percussion. Elle est aussitôt
équilibrée dans la structure du couple, le vide absorbant
le plein, le plein emplissant le vide.
La force directe, bien appliquée, peut investir le vide et être
terriblement efficace. Une action déterminée qui surprend
l’adversaire dans une posture trop faible le balayera. Quand la
force est exprimée, la force peut répondre à la force
et tenter de la surpasser. Mais si je veux utiliser la force, le mouvement,
l’intention de l’adversaire je dois m’effacer devant
son action pour ensuite l’utiliser et la retourner contre lui. Ce
n’est pas que passivité : cette force, je peux la provoquer,
la susciter, la faire s’exprimer. A un certain niveau, le moindre
mouvement adverse, la moindre intention peut être absorbé
par l’expert et utilisé par lui dans son propre rythme et
pour son propre profit. Cette force qui s’exprime peut être
dynamique ou statique. On peut se retrouver fixé par la poigne
adverse, et le « vide » qui viendra absorber ce « plein
», le souple qui s’adaptera à cette dureté,
ce sera le relâchement, la mobilité qui pourront nous sortir
d’affaire et nous permettre d’échapper à l’étau
d’un kumi-kata pour finalement déséquilibrer cette
force, devenue trop statique, trop raide.
C’est donc ce secret que la pratique du judo à pour but de
maîtriser. Pour y parvenir le judoka devra développer sa
propre force pour pouvoir exécuter l’action « Go »
bien contrôlée, mais aussi ses réflexes et ses sensations
pour pouvoir exécuter l’action « Ju », le principe
supérieur. C’est en cherchant la mobilité, le mouvement
permanent qu’il se donnera la faculté d’être
toujours disponible et fluide dans ses actions, et lorsqu’il rencontrera
des adversaires rugueux il semblera les manipuler avec adresse, comme
en douceur, il les « promènera » en évitant
de s’opposer frontalement et il les déplacera, il les noiera
comme lorsqu’on pêche un gros poisson avec une canne à
goujons !
La douceur, l’intelligence de jeu et l’adresse peuvent manipuler,
dévier, désorienter, retourner la force, l’intention
agressive… Et là encore on entrevoit que le principe secret,
isolé dans la maxime, dépasse les lois physiques et s’élève
à un autre niveau. La pratique bien menée du judoka construit
une maîtrise qui influence tous les comportements.
Patrick Roux, Judo Magazine
(retour page Articles) |