Non opposition :
trois principes en un


“Surmonter l’habitude d’employer la force contre la force est une des choses les plus difficiles de l’entraînement du Judo.
On ne peut espérer progresser sans y parvenir”.

Par cette réflexion, Maître Kano nous donne le principe fondamental de son Judo: la non-opposition. Mais il souligne également et dans le même temps la difficulté de la chose!
Avant de parler de non-opposition, il est nécessaire de faire le point sur les forces auxquelles on doit essayer de ne pas s’opposer. Faire l’inverse serai ignorer le fond et l’origine du problème. Le faire nous permettra de cerner le ou les champs d’application de la loi générale de non-opposition. Bien que faisant parties d’un ensemble d’interactions indissociables, ces forces peuvent être classées en trois familles distinctes:
Notre propre force.
Notre corps est une machine biomécanique complexe, et notre cerveau a souvent du mal à tout gérer en même temps! Aussi la nature met en place des automatismes qui quelques fois sont plus difficiles à gommer qu’à acquérir. Mais même quand les gestes sont conscients, nous avons parfois l’impression de faire telle action, et dans la réalité, ce n’est pas ça... Un bras tire dans un sens, l’autre pousse dans les sens contraire: pour quoi faire, à part déchirer le kimono du partenaire? C’est idiot, il vaut mieux lui prendre, son judogi! Sérieusement, il est plus économique de s’arranger pour que les forces que vous mettez en action collaborent entre elles. Ce premier principe est du domaine psychomoteur.
La force du partenaire.
Quand on parle d’opposition ou de non-opposition, c’est à elle que l’on songe en premier. C ‘est aussi celle qui a été expliquée par Jigoro Kano dans ses conférences: l’art de céder. C’est aussi l’idée du Kanji “JU”: souplesse, contraire de dureté. Ce deuxième principe est à caractère sociomoteur, car il y a bien sur interaction avec le partenaire.
La gravité
Cette troisième force est souvent oubliée, et pourtant, elle est toujours présente: c’est la force de l’attraction terrestre. C’est avec son aide qu’on va marquer IPPON: une projection sur le dos avec contrôle, force et vitesse. C’est aussi souvent avec elle, qu’on va contrôler le partenaire au sol. Il faut s ‘en servir. Si le déplacement du centre de gravité de UKE vers le Tatami se rapproche de la verticale et vers le bas, alors on pourra dire que l’on est proche de l’efficacité maximum car peu d’autres forces risquent de participer à l’action. A l’inverse, il faut limiter le déplacement du centre de gravité de UKE vers le haut. Le temps de mouvement en sera d’autant raccourci. Ce troisième principe est universel.
Je crois donc que le principe de l’efficacité maximum passe par la non-opposition non seulement au partenaire, mais aussi par la non-opposition à soi-même et à l’attraction terrestre. La non-opposition est psychomotrice, sociomotrice, et universelle.

Mais qu’est ce que l’opposition? Est-ce simplement l’interaction de deux forces de même direction mais de sens contraire, ou faut-il étendre ce concept à l’opposition d’intention comme dans le cas du SEN NO SEN (contrer avant l’attaque)?
Je ne pense pas que l’opposition d’intention puisse entrer dans le champ de la réflexion de Maître Kano. Dans le SEN NO SEN, il y a plutôt l’idée de reprendre à son compte l’intention du partenaire, et de s’en servir avant qu’il n’y ait opposition de force. Donc le SEN NO SEN serait non-opposition. L’opposition d’intention est l’objectif technique du randori, son objectif général étant la collaboration mutuelle pour progresser dans la voie de la souplesse.
Dans GO NO SEN, le contrôle de l’attaque d’UKE n’est pas non plus opposition, car une opposition dure, dans l’idée de bloquer, donne au contraire des solutions de relances à l’attaquant, comme si on lui donnait la possibilité de s’appuyer, de rebondir sur cette dureté rencontrée. En fait, même si la contre-prise arrive plus tard que dans SEN NO SEN, elle doit être anticipée par une reprise de contrôle. En KENDO, nous jouons beaucoup sur ce principe, car plus on laisse UKE s’engager dans l’attaque, moins il pourra éviter la riposte. L’art du combat consiste alors à tendre des pièges au partenaire. Évidemment tout cela demande une bonne maîtrise et sert d’ailleurs pour évaluer le niveau de pratique.
Je crois que le sens de l’opposition n’est pas uniquement de sens contraire à la force initiale. Il peut être simplement une déviation si celle-ci a été fait trop brusquement, ou à contretemps, ou s’il s’écarte illogiquement du sens de l’attraction. Pour être valables, vos actions doivent s’appliquer de manière tangentielle a vos autres forces, aux actions du partenaire, et à la gravité. Comme un aiguillage. La moindre cassure avec la ligne de force d’origine crée une opposition et le principe d’efficacité maximum est alors écorné parce que la fluidité des actions n’est plus aussi pure. Il faut donner de la rondeur aux actions d’attaque et de défense.
Après ce tour d’horizon de ces forces qu’on ne doit pas combattre, peut-être seront nous prêts à de nouvelles découvertes sur le chemin de la souplesse... sans oublier que le plus important n’est pas de trouver mais de chercher, que la non-opposition n’existerait pas sans opposition, et que pour progresser dans l’art de la non-opposition, il faut peut-être souvent s’opposer... On ne pourra le faire qu’en utilisant deux autres sous-principes: la mobilité et le contrôle.

Jacques Riguidel

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