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Le Judo est devenu un sport olympique. Dans le but
d’améliorer la performance des compétiteurs, la tendance
logique est de chercher, comme dans les autres disciplines, des solutions
tecnico-tactiques, physiques et psychologiques.
Mais le Judo est issu de la tradition des arts martiaux japonais. Ces
techniques guerrières possédaient certainement une grande
efficacité, car la finalité du combat à l’époque
n’était pas l’obtention d’une médaille,
mais bel et bien d’annihiler l’adversaire tout en pensant
à sauver sa peau.
Ayant eu, par la pratique du Kendo et du Iaïdo, l’occasion
d’étudier l’art du sabre, nous nous sommes naturellement
intéressés aux principes généraux des arts
martiaux, mis en valeur par les grands maîtres de l’époque
Edo dont l’influence s’est prolongée jusqu’à
nos jours au Japon.
Il ressort de cette étude et de nos lectures la mise en évidence
de principes communs, indépendants des techniques de combats particulières
à chaque disciplines actuelles.
Ces principes sont :
MAAÏ : la distance, l’intervalle.
HYOSHI : le rythme, la cadence.
YOMI : l’intuition, la faculté de deviner.
La compréhension de ces
trois principes va nous aider à progresser en Judo car on peut
les appliquer dans tous les domaines. Le Judo forme peut se permettre
à la fois de profiter de l’évolution des connaissances
en matière d’entraînement, mais aussi se référer
à l’expérience séculaire accumulée par
les Samouraïs.
Notre souci sera dans cet exposé, en partant de ces principes,
de faire découvrir leurs applications pratiques dans l’apprentissage
et le perfectionnement du Judo.
LES PRINCIPES DU BUDO
Les principes de distance, de rythme et d’intuition sont communs
à tous les arts martiaux, sports de combat et peuvent être
étendus à toutes situations de duel (le tennis par exemple).
MAAI
En japonais, Maaï évoque deux notions:
+ MA: distance, intervalle dans l’espace, mais aussi dans le temps.
+ AÏ: verbe exprimant une rencontre entre deux personne.
Le concept de Maaï sous-entend qu’il y a union, et pas seulement
intervalle entre deux ou plusieurs combattants. Comme un fil qui les unirait,
mais dont la longueur est variable. Ce fil symbolise l’énergie
qui unit les antagonistes. En Kendo, par exemple, le Maaï est très
important car il détermine la possibilité ou non d’attaquer.
Trop loin, le sabre n’atteindra pas l’adversaire. Trop près,
l’arme atteindra l’adversaire sans force et avec la mauvaise
partie de la lame. De plus avant d’arriver à cette distance,
il y a danger de se faire attaquer. La distance est matérialisée
par la manière dont se croisent les sabres. Les mêmes problèmes
de distance se retrouvent dans toutes les situations de duel: en escrime,
en karaté, en boxe, etc...
En créant le Judo Jigoro Kano a voulu éliminer de l’ancien
Jujitsu toutes les techniques et comportements trop dangereux. Ainsi les
Atemi ne se trouvent-ils plus que dans certains Kata. C’est naturellement
que la distance entre les combattants s’est réduite pour
pouvoir s’attraper et ainsi mieux se contrôler mutuellement.
On peut remarquer en relisant dans l’histoire du Judo, les comptes-rendus
des premières confrontations avec les autres écoles de Jujitsu
qu’à l‘époque, l’attaque était
souvent réalisée à la volée, au moment de
la prise de garde. Mais ce raccourcissement de la distance moyenne ne
facilite pas l’étude de la notion de Maaï.
En Judo, nous n’avons pas l’habitude de prendre en considération
la distance comme élément technique ou tactique. Pourtant,
nous avons tous remarqué la difficulté de réaliser
Okuri Ashi Baraï quand le partenaire a les bras tendus, ou Taï
Otoshi quand le partenaire est trop près.
Il n’est pas possible, comme en Kendo, de définir la distance
simplement en mesurant le croisement des sabres ou la distance des pieds.
Les lignes des épaules peuvent très proches l’une
de l’autre et les jambes plus éloignées. De plus les
différences de gabarits et d’attitudes impliquent que la
distance ne peut se mesurer qu’horizontalement.
On peut cependant admettre que l’intervalle à prendre en
compte est celui qui sépare les centre de gravité de chacun
des combattants.
Il est serait possible de classer les techniques du Judo debout non par
difficulté croissante, mais par la variation de la distance nécessaire
pour leur réalisation.
En Judo sportif, la distance dépend du Kumi-kata et de la position
des pieds, déterminée par l’attitude. Ces deux paramètres
évoluent rapidement pendant le combat, et particulièrement
au moment de l’attaque. Les Kumi-kata “musclés”
ont une influence négative sur la variation de distance dans la
pratique et ne font que diminuer l’incertitude du combat.
La prise de garde forte préparée à l’avance
assure au combattant:
+ Un bon contrôle de l’adversaire.
+ La possibilité d’attaquer son Tokui-waza comme à
l’entraînement.
+ La sensation d’une position confortable, car longuement entraînée.
+ Un sentiment de supériorité physique, technique, tactique
et psychologique.
+ Et donc que la suite du combat ne fait pas de doute.
La prise du Kumi-kata préférentiel est rassurante. Par contre,
elle ne permet généralement pas d’attaquer toutes
les techniques efficacement. De plus si c’est l’adversaire
qui réussit à imposer sa garde, tout le schéma d’attaque
prévu est annulé, et le combattant se trouve physiquement
techniquement tactiquement et psychologiquement déstabilisé.
Ce n’est donc pas une bonne voie pour la pratique du Judo.
HYOSHI
“En sabre, le Hyoshi existe sous plusieurs formes: il est très
important de connaître le Hyoshi concordant, le Hyoshi discordant,
et de discerner parmi le Hyoshi grands et petits, lents et rapides, le
Hyoshi de Ma (intervalle) et Hyoshi discordant. Ce dernier est essentiel
faute de quoi le sabre ne sera pas sur”.
Miyamoto Musashi Gorin no sho
Au Japon, la notion de rythme s’applique à tous les arts,
par exemple à la cérémonie du thé, ou au théâtre
Nô. La concordance des rythmes leur résultante, qu ‘il
s’agisse d’objets, de personnages ou de combattants, crée
une harmonie caractéristique de la culture et de l’art japonais.
Dans le combat, on peut considérer deux sortes de Hyoshi:
- Le Hyoshi par rapport à soi-même
Ce rythme s’applique à la réalisation de la technique
ou à un enchaînement de techniques de combat. Nous remarquons
deux points essentiels pour comprendre cette notion:
+ Une technique ne peut se réaliser qu’à une certaine
vitesse. En dessous de cette vitesse, sans même prendre en compte
sa perception par l’adversaire, elle ne pourra être efficace
car trop décomposée d’où des problèmes
de contrôle, d’équilibre et de distance. Au dessus
de cette vitesse, le geste risque d’être déformé
et l’attaque d’arriver à contre-temps. Notons que ces
notions de vitesse-plancher et de vitesse-plafond varient en fonction
de la technique considérée et du pratiquant.
+ La vitesse d’exécution n’est pas linéaire.
Généralement il y a accélération, mais ce
n’est pas une règle absolue car l’attaquant doit tenir
compte de l’adversaire. Par ailleurs dans le cas d’enchaînements,
il est possible de ralentir en fonction des réactions du partenaire.
Il ne faut pas confondre vitesse et rythme. Un judoka peut être
très rapide, ce n’est pas pour autant qu’il pourra
marquer ippon à chaque attaque. Le rythme s’applique dans
les trois phases de la projection:
a) Le Kuzushi: le déséquilibre
Partie précédant obligatoirement la projection il doit s’effectuer
dans la mesure du possible sans qu’Uke s’en rende compte.
Soit Tori se déplace et déséquilibre Uke soit il
profite de ses déplacements et de ses actions pour créer
le déséquilibre.
b) Le Tsukuri: la préparation
Consiste à placer Uke dans la position la plus favorable à
l’exécution du mouvement, de manière à ce que
l’adversaire ne puisse se défendre. Cette phase doit être
particulièrement rapide pour que Tori ne soit pas contré.
c) Kake: L’exécution
C’est la continuation du Tsukuri. Il doit permettre la projection
de Uke avec force et vitesse. Dans cette phase la vitesse est maximale.
Tori “explose” d’énergie.
Si le mouvement n’est pas exécuté en accélération,
il y a peu de chance qu’il se termine par “Ippon”.
- Le Hyoshi par rapport à
l’adversaire
Comme nous venons de le suggérer, la relation entre les deux combattants
met en jeu les cadences de chacun d’eux. Pour pouvoir attaquer,
avec une chance de réussite, le combattant doit trouver son rythme
par rapport à celui de l’adversaire. Rythme dans le déplacement,
rythme dans la respiration, rythme de tout son corps: contractions, relâchements
le tout gérer automatiquement grâce à un bon apprentissage
préalable, ou consciemment par la volonté.
Quand les cadences des deux combattants s’accordent bien ils se
déplacent en harmonie, et leurs mouvements se complètent
et s’évitent. On peut observer la même chose lorsqu’ils
sont immobiles. Il est difficile voir impossible d’attaquer dans
ces conditions. On appelle ce rythme “Hyoshi concordant”.
Dans ce Hyoshi, le contrôle passe de l’un à l’autre
sans que l’un des combattants ne puissent attaquer.
Pour pouvoir attaquer avec une chance de réussite, le combattant
doit obligatoirement sortir de cette spirale non productive en prenant
l’initiative du déplacement et du contrôle. Il lui
faut absolument prendre l’ascendant sur l’adversaire pour
arriver à désaccorder les cadences, ce qui implique que
l’autre combattant, dominé, devient plus passif et subit
le combat. On appelle ce rythme “Hyoshi discordant”. Le fait
de désaccorder les Hyoshi a toujours une influence sur Maaï.
Logiquement quand les deux judokas se déplacent ensembles chacun
apporte son rythme et le résultat est la composante de chacune
des deux cadences. Si les partenaires sont de niveau égal, il y
a deux solutions: soit leurs Hyoshi s’opposent, s’annulent
et restent concordants, soit chacun à tour de rôle impose
son rythme.
Tout judoka doit chercher à intégrer son attaque dans ce
déplacement commun, c’est ce que l’on peut appeler
le “timing”. Qu’il s’agisse d’une opportunité
offerte ou créée, c’est l’expression même
de l’efficacité maximale. Cette notion se manifeste notamment
dans les balayages car il est pratiquement impossible dans ces techniques
de compenser par la force le défaut de “timing”. Autrefois
on disait que certaines techniques étaient plus “ Judo”
que d’autres parce qu’elles demandent moins de force et une
connaissance plus grande et plus précise de leur temps d’application
.
On peut aussi classer les mouvements selon leur “timing”,
du plus tôt au plus tard, pour en arriver à la conclusion
que plus l’attaque arrive tard, plus l’énergie est
importante pour pouvoir marquer “ippon”.
Pour ce qui concerne la défense, la forme employée dépend
de son temps d’application. Si l’attaque est perçue
à temps il y a possibilité d’esquive à condition
que la distance le permette encore. Si l’attaque est perçue
un trop tard, seul un blocage ou un contrôle peut l’arrêter.
La progression du Judoka doit l’amener à percevoir l’attaque
le plus tôt possible.
INTERDÉPENDANCE DE
MAAÏ ET HYOSHI
Les dimensions de Maaï et de Hyoshi sont indissociables car elles
évoluent en permanence l’une par rapport à l’autre
pendant la durée du combat. Tant que le partenaire n’est
pas à bonne distance pour l’attaque, nous sommes en sécurité.
Mais il faut mettre en évidence que tous les combats se déroulent
dans l’espace-temps et que cette situation ne dure pas. Si nous
n’avons pas compris la cadence de l’adversaire, celui-ci se
servira de notre garde et pourra attaquer efficacement. C’est pourquoi
l’appréhension juste de l ‘intervalle et de la cadence
spécifique, liée à la technique, nous permettra de
réagir en conséquence. L’affinement de l’estimation
de ces deux principes nous conduira à progresser dans l’art
du combat.
Si la distance est bonne et le rythme mauvais, l’adversaire a le
temps de réagir.Solution: par exemple redoubler l ‘attaque
ou enchaîner. Si le rythme est bon et la distance mauvaise, la technique
risque d’être ratée. Solution: modifier ou changer
de techniques. Pour y arriver, dans les deux cas, il faut une bonne mobilité
et une disponibilité permanente
YOMI
La traduction littérale de Yomi est “lecture”. En japonais,
Yomi vient du verbe “Yomu” qui veut dire “lire”,
mais aussi “décrypter”. Ce verbe s’applique à
la lecture d’un texte comme à la lecture “entre les
lignes”, ou lire sur le visage de quelqu’un. Nous pouvons
donc aussi le traduire par: “l’art de deviner et de prévoir”
ou encore par “intuition”.
Nous garderons le terme “intuition” car c’est celui
qui correspond le mieux à l’idée de Yomi. Il est plus
précis que le mot “anticipation” qui désigne
dans le langage sportif, à la fois la prévision du geste
de l’adversaire, et la réaction par rapport à ce geste.
Ce sixième sens peut paraître à la fois fabuleux et
irréalisable. Cependant, arrivé à un certain niveau
de pratique dans un Budo, nous avons tous ressenti l’impression
d’avoir attaqué victorieusement sans l’avoir décidé
consciemment.
Souvent, il est impossible de dire quelle technique a été
utilisée, ni même ce qui déclenché l’attaque.
Cette difficulté de l’analyse ultérieure s’explique
par une automatisation complète non seulement du geste technique,
mais aussi par une perception très affinée des actions de
l’adversaire.
Si l’on peut comprendre l’automatisation d’une habileté
motrice comme étant le résultat d’un apprentissage
bien mené, il est en revanche plus malaisé d’imaginer
par quel moyen nous avons appris à prévoir l’action
de l’adversaire. Nous pensons néanmoins que cette étape
ultime dans l’étude des Budo est accessible par l’entraînement,
à la plupart des pratiquants, et non pas réservée
à quelques grands maîtres. Cette démystification nous
permettra d’étudier sereinement les possibilités de
progrès dans cette dimension du combat.
La littérature japonaise regorge de maximes telles que: “Ne
gagne pas après avoir frappé, mais frappe après avoir
gagné”.
Kenji Tokitsu (“La voie du karaté”) l’explique
par une manière différente d’appréhender la
temporalité du combat. Selon la culture japonaise, le duel est
vécu non seulement dans sa dimension technique, tactique et physique,
mais aussi dans une dimension de temps “éclaté”.
Le temps du combat est un temps subjectif.
Selon les anciens, la durée du combat n’a rien à voir
avec le temps réellement écoulé. On peut faire la
comparaison avec un rêve (qui est un exemple de “temps éclaté”),
qui est transcrit très brièvement sur l’électro-encéphalogramme
et qui nous semble avoir duré très longtemps.
Une fois l’esprit du guerrier placé dans ces conditions,
le temps de l’action de l’adversaire va lui paraître
si long qu’il aura largement le temps de réagir. Il pourra
aussi saisir facilement le moment de l’attaque directe.
Ceci est possible seulement si le combattant a dépassé le
stade de la technique, que celle-ci est totalement automatisée
pour libérer son esprit au maximum. Mais notre cartésianisme
a du mal à admettre cette interprétation de Yomi. Aussi
tenterons-nous de l’expliquer d’une manière rationnelle.
Tout acte moteur se déroule en trois stades:
a) La perception: pendant ce stade, le judoka recueille un maximum d’information
sur son adversaire et lui-même.
b) La décision qui consiste à sélectionner une réponse
au problème posé précédemment, en fonction
du registre technique acquis à l’entraînement.
c) L’exécution: c’est le stade visible de l’extérieur:
c’est la réponse qui comporte trois étapes:
+ étape du lancement du geste.
+ étape d’ajustement.
+ étape de transition vers le geste suivant.
Le Judo est une activité ouverte, c’est à dire que
l’environnement du judoka varie en permanence. C’est ce qui
fait la richesse et la difficulté technique de notre discipline.
La complexité de la tâche est très grande et donc
les trois stades de l’acte moteur sont difficiles à isoler
car ils dépendent de ce qui s’est passé avant, de
ce qui va suivre, et des réactions de l’adversaire.
En fait, le combattant intègre en permanence ces trois phases non
seulement dans l’attaque, mais pour tous ses gestes, pendant toute
la durée du combat.
Chez le débutant, chaque stade est un élément ralentisseur
de l’acte moteur:
+ La perception est lente et incomplète.
+ La décision est hésitante.
+ L’exécution est loin d’être parfaite.
Chez le judoka confirmé et bien entraîné, par contre,
la perception, affinée, est non seulement plus rapide, mais intervient
plus tôt. La décision est généralement automatisée,
donc plus courte. L’exécution technique est proche de la
perfection, mais pas forcément beaucoup plus rapide, car on sait
que la qualité de vitesse ne s’améliore pas dans des
proportions importantes. L’expérience venant et les années
passant, le gain de rapidité est essentiellement dû à
l’amélioration des deux premiers stades. A la limite, il
n’est pas nécessaire d’être très rapide,
il faut surtout déclencher l’action au bon moment...
Et si on appelait “mobilité”, la faculté d’intégrer
la distance, le rythme, et l’anticipation?...
Jacques Riguidel
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