Randori

Randori est un mot composé de deux caractères. Le premier, ran, est, graphiquement, divisé en deux parties : celle de gauche représente l'action de tirer sur un fil sur ses deux extrémités en même temps tandis que celle de droite signifie soit que cette situation est figée soit que l'on agit pour la régler. Leur association figure l'action de s'occuper des deux mains de fils enchevêtrés. Il véhicule ainsi une idée de désordre, de trouble, de confusion. En fait, il représente tout ce qui ne suit pas la logique, la raison et c'est pourquoi il peut, selon les circonstances, être traduit par désordre, insurrection, guerre, dérèglement, enchevêtrement, complication.
Le second caractère, dori, est en fait tori (uke / tori) sonorisé par l'association avec le caractère précédent. Dans son cas, la graphie a la particularité de nous renvoyer à une réalité historique : la partie de gauche signifie oreille et celle de droite représente la main. L'idée est que saisir l'oreille de l'ennemi ou d'un prisonnier et ne pas la lâcher démontre la totale domination sur l'autre. Or, les pirates japonais qui dévastaient les côtes coréennes arboraient fièrement des colliers constitués des oreilles de leurs victimes. Ils ne faisaient cependant que reproduire une coutume continentale très ancienne puisque remontant au moins à l'élaboration de l'écriture chinoise.
Ce caractère a ainsi le sens de saisir et ne pas lâcher mais également de s'approprier.

Randori est un terme qui connaît deux acceptations. La première est très ancienne et désigne l'action de faire irruption en territoire ennemi et le piller, le saccager. En d'autres termes : semer le désordre et s'emparer des oreilles.

En revanche, la seconde, c'est à dire son acceptation en tant qu'exercice de jûdô qui consiste à ce que chacun des partenaires porte librement ses techniques est, elle, tout à fait récente.

Dans les écoles traditionnelles de jûjutsu, l'entraînement se limitait à l'étude des kata, propres à chaque école, c'est à dire à la répétition de situations codifiées où chaque partenaire joue un rôle prédéfini, uke ou tori. Au moment de la Restauration impériale (1868), de nombreuses écoles ferment et certains des dirigeants des survivantes éprouvent le besoin de se lancer dans un travail de recensement et de sauvegarde de toutes les formes qu'ils peuvent retrouver avant que les derniers représentants de ces styles n'aient tous disparus. C'est en réfléchissant à cet apport nouveau de techniques et en essayant de déterminer quelles en sont les logiques d'attaque, de contre et de défense par une méthode d'essais et erreurs que ces "pratiquants archivistes" en arrivent à une situation d'exercice libre. Le randori est né. Les maîtres de chacune des deux écoles dans lesquelles Kanô Jigorô étudie le jûjutsu à partir de 1877 ont tous deux parfaitement perçu l'intérêt de cette nouvelle forme d'entraînement et la proposaient à leurs élèves en complément des kata. Le nom alors utilisé n'est pas certain et même s'il s'agissait du terme de randori, seuls les pratiquants de quelques rares écoles devaient en percevoir le sens.
C'est Kanô Jigorô, lorsqu'il ouvre son école en mai 1882, le Kôdôkan jûdô, qui met cet exercice à l'honneur, en fige et diffuse le nom. Le randori, qui ne naît donc vraiment qu'avec le jûdô, représentait alors une vraie singularité par rapport aux écoles traditionnelles.

Randori peut donc être compris comme "prendre une saisie ferme et s'imposer sur le partenaire en semant le désordre dans ses positions" mais il s'agit plutôt, sans exclusion cependant, de "prendre des positions fortes (lancer des techniques) sans ordre, sans logique préétablie" ou de "l'alternance aléatoire des positions fortes".


" Les kata de jûdô sont exactement comme la grammaire pour ce qui est de la construction des phrases et le randori est ainsi l'exercice de composition. Ainsi, de la même façon que pour écrire une phrase, la connaissance de la grammaire est indispensable, les kata sont nécessaires au randori. Une parfaite maîtrise de la grammaire ne fait pas aussitôt de nous un prosateur de talent et, en même temps, il est difficile d'écrire des phrases justes en écrivant à torts et à travers sans connaissance de la grammaire. De la même façon, en jûjutsu également, par la pratique des kata, on peut avoir une compréhension de tous les aspects de l'attaque et de la défense mais il est difficile d'en avoir la maîtrise pratique liée à l'expérience.
Lorsqu'on se spécialise exclusivement sur les kata, comme il s'agit d'un exercice qui consiste à répondre selon une forme convenue dans un ordre prédéfini, quand le partenaire vient d'une façon non convenue, il arrive souvent que l'on soit confus et que l'on se trompe. C'est pourquoi il est absolument indispensable de se confronter dans des circonstances où l'on ignore quelle technique va nous être portée et de quelle façon. C'est quand un tel exercice va de paire avec le kata que, pour la première fois, on obtient une pratique complète du jûjutsu. Alors, je pensai essayer de me spécialiser autant en kata qu'en randori. Quand on devient un tant soit peu capable en randori, les formes classiques ne sont pas facilement efficaces. Qui plus est, comme le randori est, comparativement au kata, une mise en pratique, une véritable confrontation, ses intérêts sont nombreux. C'est pourquoi, quand on pratique de la même façon kata et randori, il y a le risque que de nombreuses personnes s'investissent dans le randori et négligent le kata.
Alors, au tout début, lorsque j'ai fondé le Kôdôkan, je me détachai du kata et ne l'enseignai pas. Je pris l'orientation d'insérer les kata entre les randori. Sans faire de la grammaire une matière en elle-même, je choisis de profiter de la composition pour que la grammaire s'acquière d'elle-même."

Yves Cadot, Judo Magazine 187, juil-août. 2000.

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