Kagami-Biraki

(article co-signé avec Emmanuel Charlot)

Au Japon, cette cérémonie des vœux s'appelle le "kagami-biraki". Le kagami biraki était à l'origine un des rites qui ponctuaient l'année dans les familles de la noblesse d'épée.
Le 20 janvier, les hommes ouvraient le coffre qui renfermaient les attributs de leur appartenance à la classe des guerriers (armure, casque, armes) et les déployaient, tandis que les femmes plaçaient sur leur coiffeuse, en guise d'offrandes, de la bouillie de haricots rouges et des gâteaux de riz appelés kagami-mochi (du fait de leur forme ronde car les miroirs -kagami- ont depuis l'antiquité cette forme au Japon). On les mélangeait ensuite avant de les déguster. On appelait cela, à l'origine, kagami-wari, "rompre le miroir", à cause des mochi, fort durs, qu'il fallait rompre à la main ou au marteau pour pouvoir les manger.
Mais le 20 janvier 1651 mourut le shogun Tokugawa Iemitsu, troisième de la lignée. On changea donc, dès 1652, la date de cérémonie pour qu'elle ne corresponde pas à l'anniversaire de cette mort. On la fixa au 11 janvier, l'associant ainsi à un autre rite, le kura-biraki, "ouverture du kura". Le kura étant le grenier à riz, il s'agissait en fait de la reprise officielle du travail pour la nouvelle année. Naissait alors la cérémonie du kagami-biraki, "ouverture du miroir" (rupture d'abord, ouverture ensuite…) une cérémonie en l'honneur de la déesse Amaterasu, la lumière, qui célébrait symmboliquement le renouveau de la vie, de la clarté, de la naissance, en cette période de froid et de ténèbres, le passage d'une année à une autre. La première fois que le Kodokan célèbre le Kagami Biraki, c'est en janvier 1884, dans le nouveau dojo de 20 tatamis de Kôjimachi Kami-niban-chô qui abrite Kano et ses élèves depuis septembre de l'année précédente. L'école existe depuis mai 1882 et le nombre d'élèves ne cesse de croître. Le temps est à l'organisation interne de la vie du dojo, de ses règles, de ses rites. Jigoro Kano établit donc, fin 1883 et début 1884, un certain nombre de règles dont la plupart nous est parvenue. Il semble ainsi que l'idée de l'entraînement d'hiver, le kangeiko, soit une innovation de Jigoro Kano, qui sera adoptée par les autres do (kendo, kyûdo, etc.). Pendant une dizaine de jours, au début du mois de janvier, les judokas viennent pratiquer chaque matin, généralement entre 5h30 et 7h30. Le milieu du stage est marqué par la cérémonie du kagami-biraki (célébrée le deuxième dimanche du mois de janvier).

Au Japon, la permanence est perçue d'une façon particulière. Les choses demeurent, non pas dans leur matérialité, mais dans leur essence, dans leur esprit. La notion de permanence se vit dans et par le changement, le renouvellement. Ainsi, au nouvel an, on déguste du soba, le toshi-koshi soba ("soba qui fait passer d'une année à l'autre"). Il s'agit de nouilles, longues, que l'on commence à manger peu avant minuit le 31 décembre pour les terminer l'année suivante, afin de marquer le "lien", la continuité du temps, malgré le renouveau du calendrier. Le kangeiko repose sur le même principe. Il est demandé un effort exceptionnel au pratiquant, effort qu'il soutient jusqu'à la cérémonie du kagami-biraki qui marque la fin de l'année d'entraînement, et il le maintient encore un nombre de jours équivalent après celle-ci, pour montrer que si la date a changé, que si quelque chose a été "rompu", puis a commencé à renaître, le principe de l'entraînement, la régularité, l'engagement demeurent.

"D'abord, les professeurs s'adressent aux élèves et leur parlent du judo. On fait l'honneur à quelques élèves de démontrer le kata ou le randori. Ensuite, on déguste les kagami-mochi. La coutume veut que ce jour là, les gens qui ont eu une promotion de grade soient les hôtes: ils dressent les tables dans la dojo, servent et acceuillent les participants." Jigoro Kano

"Très fâchée après Susanowo, le dieu de la mer, son balourd de frère, Amaterasu, la déesse de la lumière et de l'ordre, se retire dans une caverne céleste, privant le monde de son éclat. Nuit, froid et chaos s'abattent sur l'univers. Les dieux rassemblés cherchent bientôt à la faire sortir de son courroux et de sa grotte. Ils commencent par demander ux coqs d'annoncer le lever du soleil, sans résultat. Ils font alors venir la déesse Ame no Uzume, qui monte sur un baquet et commence à danser avec une lance. La joie et les rires s'élèvent parmi les dieux. Echauffée, la déesse enlève le haut. Les divinités applaudissent. Sur sa lancée, elle enlève le bas. Le brouhaha devient général. Etonnée qu'on puisse s'amuser autant sans elle, Amaterasu s'enquiert des raisons de cette hilarité, ce à quoi on lui répond que l'on a trouvé une déesse encore plus belle qu'elle. Déconfite, elle sort le nez de sa cachette et voit une très belle femme… qui n'est autre qu'elle-même, dans un miroir qu'on lui tend. Prise par ce tour, elle sort de sa caverne et rend au monde sa lumière."

Yves Cadot, Emmanuel Charlot, Judo Magazine 176, fév-mars 1999.

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